Au moment d’écrire ces lignes, aucune entente définitive n’avait encore été annoncée, mais des informations ayant filtré des négociations font craindre une modification de la façon dont certains produits laitiers américains peuvent accéder au marché canadien.
Pour les non-initiés, la gestion de l’offre repose sur un principe relativement simple : produire au pays une quantité de lait qui correspond le plus possible à ce que consomment les Canadiens. La demande est évaluée, la production est ajustée en conséquence et des quotas sont répartis entre les producteurs. Le système comprend également des barrières tarifaires aux importations dépassant certains volumes convenus dans les accords commerciaux.
Une relève fragilisée
À la ferme Agraymond, avec des terres à Saint-Placide et à Mirabel, cette mécanique est très concrète. L’entreprise familiale compte environ 120 têtes et produit exclusivement du lait. La famille ne choisit pas directement l’usine qui achètera sa production : les besoins sont coordonnés collectivement et le lait peut être acheminé vers différentes installations selon la demande, au Québec ou même en Ontario.
C’est surtout la stabilité procurée par le système que défend le propriétaire de la ferme, Éric Raymond : « On est capable de planifier une relève, on est capable de planifier à long terme ». Sans gestion de l’offre, estime-t-il, les producteurs se retrouveraient davantage à négocier individuellement leur prix avec un nombre limité de grands transformateurs. « Là, t’as deux ou trois joueurs dans le lait […] on ne peut pas jouer contre eux autres. »
Cette capacité de prévoir plusieurs années à l’avance prend une importance particulière chez Agraymond. La ferme se trouve aussi dans le corridor actuellement à l’étude pour le projet de TGV Alto. La famille avait entrepris des démarches afin de préparer un transfert de l’entreprise à la relève, mais l’incertitude entourant le tracé a déjà amené les propriétaires à ralentir certaines décisions. Le producteur expliquait avoir « mis le projet sur la glace pour le moment pour voir où qu’on s’en va ».
Les deux dossiers illustrent la difficulté pour une entreprise agricole de planifier sa relève lorsque plusieurs éléments déterminants échappent à son contrôle. À Saint-Placide comme dans les secteurs agricoles de toute la région, les décisions d’investissement se prennent sur des horizons de 10, 20 ou 30 ans.
Le Bloc réitère sa demande
C’est justement cet équilibre que Jean-Denis Garon craint de voir progressivement s’éroder dans les négociations avec Washington. Dans l’ACEUM, le Canada a déjà accepté qu’une certaine quantité de produits laitiers américains entre au pays à tarif réduit. Le différend actuel concerne notamment la répartition de ces contingents d’importation. Jusqu’ici, une partie importante est attribuée à des transformateurs canadiens, qui peuvent importer certains ingrédients ou produits et effectuer la transformation ici.
Selon Garon, Washington voudrait qu’une part plus importante de cet accès profite directement aux producteurs et transformateurs américains. « Ils voudraient que plutôt que d’acheter du lait là-bas et de le transformer ici, on achète directement les produits américains », résume le député. Une telle modification ferait donc sortir du Canada non seulement une partie de la production, mais également de la transformation et de la valeur ajoutée.
L’enjeu touche particulièrement le Québec, qui forme avec l’Ontario le cœur de la production laitière canadienne. Dans sa circonscription, Garon rappelle la présence de producteurs notamment à Saint-Augustin, Saint-Canut, Sainte-Scholastique et Saint-Hermas. Pour lui, chaque produit supplémentaire qui entre sur le marché canadien vient réduire la portion de cette demande pouvant être satisfaite par les producteurs d’ici.
Le secteur laitier a déjà accordé des accès supplémentaires au marché canadien lors de trois grands accords commerciaux récents : l’accord avec l’Union européenne, le Partenariat transpacifique et l’ACEUM. Garon craint maintenant qu’une nouvelle ouverture soit créée non pas en modifiant la loi, mais en changeant par règlement la manière de distribuer les contingents déjà existants. Il demande donc à Mark Carney de respecter non seulement « la lettre de la loi », mais également « l’esprit de la loi » et sa promesse électorale de protéger intégralement la gestion de l’offre.
Pour les producteurs, derrière ces mécanismes commerciaux complexes se trouve finalement une question concrète : auront-ils suffisamment de prévisibilité pour continuer d’investir et préparer la relève ?

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Gestion de l’offre