C’est sur le coup de 16 h le 19 août que Benoît Charette, élu député de Deux-Montagnes une première fois en 2008, puis sans interruption depuis 2014, et ministre depuis 2019, a officiellement annoncé son départ de la politique – qui prendra effet à partir du scrutin du 5 octobre. Le journal L’Éveil s’est vu accorder en primeur un entretien de fond avec le ministre sortant deux jours avant l’annonce, afin de mettre en lumière la trace que Benoît Charette laissera sur la politique, mais surtout, celle que la politique laissera sur lui.
Un volte-face prévisible?
« Je ne peux pas confirmer pour 2030, mais je peux dire que pour 2026, je serai sur les rangs », confiait Benoît Charette au micro de l’Éveil en septembre 2025. C’était avant le départ de François Legault et avant l’arrivée de Christine Fréchette.
Un lecteur cynique pourrait voir dans les sondages de la dernière année – défavorables à la CAQ – un motif suffisant pour quitter le navire, mais le député sortant est inébranlable sur la question : « Ce n’est pas par manque d’intérêt, c’est réellement pour des considérations familiales que je ne peux pas poursuivre comme député. » Et en politicien d’expérience, Benoît Charette parvient à éviter la contradiction : il ne sera pas candidat, mais assure qu’il mènera bel et bien cette sixième campagne avec autant d’ardeur que s’il était lui-même sur les rangs : « La campagne, je vais la faire aussi activement que si j’étais candidat moi-même. Parce que je crois au potentiel de la coalition, mais surtout aux enjeux qui seront débattus dans la campagne électorale. »
« Ma famille va devoir m’endurer plus »
Député du comté de Deux-Montagnes, ministre de l’Environnement, des Infrastructures, de la Lutte contre le racisme, responsable des Laurentides : voici quelques-uns des chapeaux que Benoît Charette a eu à porter au cours de ses 18 années en politique. La charge de travail relative à ces fonctions est souvent quelque chose qui n’est pas perçu par le public.
Il y a toutefois un autre rôle que ses concitoyens pourraient lui reconnaître pour l’avoir côtoyé sur le territoire au fil des années, et c’est celui qui revêt aujourd’hui la plus grande importance : celui d’homme de famille. Il n’a jamais été inhabituel de croiser le député dans les salles de spectacle ou dans les corridors de la piscine municipale pendant les cours de ses filles.
Concilier les deux mondes n’est cependant pas une mince affaire. « Le lundi, on peut être à Chicoutimi, le vendredi, on peut être à Val-d’Or, entre-temps Québec et tout ça. Beaucoup de déplacements », explique-t-il. « Je ne suis pas capable et je n’ai jamais été capable de faire du 8 à 4 ou du 9 à 5. »
Après autant d’années à soutenir un tel rythme, la conciliation a fini par peser : « C’est extrêmement demandant pour la famille… À un moment donné, la conciliation de tout ça devient difficile. »
La transition qui s’amorce promet donc d’être importante pour toute la famille Charette. « Ma famille va devoir m’endurer plus dans la maison, donc elle devra s’adapter elle aussi », lance-t-il à la blague.
L’Aquarium
« C’est un aquarium, la politique. C’est l’image qu’on emploie beaucoup. C’est-à-dire qu’au Québec, on est 125 personnes à savoir exactement ce que c’est », explique Benoît Charette.
Mais après 18 ans à vivre dans cet aquarium, c’est peut-être le silence qui attend Benoît Charette à sa sortie qui nécessitera la plus grande adaptation.
« Le téléphone, quel outil de dépendance c’est devenu au fil des années. […] C’est des centaines de textos et de courriels par jour et je sais qu’au lendemain de ça, ça va drastiquement [diminuer]. Il faut s’adapter à cette nouvelle réalité-là. »
Une réalité qu’il connaît déjà. Battu dans Deux-Montagnes en 2012 avant de revenir à l’Assemblée nationale deux ans plus tard, Charette se souvient encore du réflexe de regarder constamment son téléphone et de constater, soudainement, que personne ne cherchait à le joindre.
« D’avoir le réflexe de regarder son téléphone à chaque minute et de constater : il n’y a pas de textos, il n’y a pas de courriels qui se sont ajoutés […] Il faut apprendre à vivre avec ça pour avoir une vie possiblement plus normale ou plus saine. »
Des amis de tous les côtés
Un des effets secondaires de vivre dans cet aquarium, c’est de voir des relations humaines et des amitiés s’y développer. Le ministre sortant rigole d’ailleurs lorsqu’on lui rapporte une mise en garde de son ancien collègue Youri Chassin : « Attention à Benoît Charette, il en sort des très bonnes. »
Ce dernier faisait alors référence à une boutade lancée par Charette en Chambre, en 2020, à l’endroit de son prédécesseur à l’Environnement, Daniel Breton.
Derrière cette anecdote se cache surtout une réalité moins visible de la vie parlementaire : à force de passer 12, 14 heures et parfois davantage ensemble, les adversaires finissent aussi par devenir des collègues, voire des amis.
Lorsqu’on lui demande de nommer certaines de ces relations déterminantes, Benoît Charette en trouve facilement un dans chaque formation politique, même si on sent qu’il aimerait en nommer davantage.
Lionel Carmant
Le premier qui lui vient en tête est Lionel Carmant. « Un que je ne connaissais pas du tout, c’est ma révélation. C’est un coup de cœur. Quelqu’un d’un engagement qui est sans borne. Les dossiers qu’il nous prend sous le bras, il y croit puis il s’y investit beaucoup. »
Ajoutant que même s’il avait appartenu à une autre formation politique, il aurait vu en lui un atout pour le service public.
Jean Charest
« Un avec qui j’ai beaucoup, beaucoup aimé travailler, c’est Jean Charest, avec qui j’ai d’ailleurs toujours des contacts […] Un sens de l’humour peu commun, mais peu commun, et un respect pour les parlementaires peu commun, malgré les divergences, malgré les journées où les oppositions pouvaient être plus rough avec lui. […] Je suis content d’avoir travaillé avec un gars comme Jean Charest. »
Manon Massé
« Québec solidaire, c’est probablement les idées les plus éloignées des miennes. Encore une fois, comme humanité, une Manon Massé, hors pair. Puis si maintenant je la croise — elle aussi ne se représente pas — mais si je la croise dans un an, cinq ans, dix ans, je vais être content de la voir. »
Pascal Bérubé
« Pascal est un fervent, un fervent souverainiste, et très dur par moments envers ceux qui ne sont pas souverainistes. Pour lui, la souveraineté, c’est naturel. Il n’arrive pas à comprendre ceux qui ne pensent pas comme lui. Mais malgré tout, une superbe relation avec Pascal. C’est un bon gars à la base, un député hors pair. »
Il souligne du même souffle sa présence exceptionnelle dans sa circonscription et ses fortes majorités électorales.
« Nos meilleurs alliés ne sont pas toujours des gens de notre formation politique. » – Benoît Charette

Après 18 années au service de sa circonscription, Benoît Charette tourne une importante page de sa vie, reconnaissant envers les citoyens de Deux-Montagnes.
L’homme qui l’a amené en politique
« Je suis allé au Parti québécois parce que François Legault était là », explique Charette, un peu amusé. Pour ceux qui s’en souviennent, à peine quelques mois après l’élection de 2008, François Legault a claqué la porte du PQ – et de la politique en général. Un proche disait alors, par la plume de Denis Lessard dans La Presse que « c’est un gars qui aime mieux construire que critiquer tout le temps ».
« Je suis en politique parce que tu étais là, tu quittes. J’arrive, ça ne marche pas », se souvient-il avoir lancé à François Legault peu après son départ.
Cet épisode a certainement laissé le jeune député de l’époque dubitatif, et nul ne fut donc surpris de le voir, quelques années plus tard, quitter à son tour le PQ en juin et devenir le premier député de la formation, après avoir contribué à sa création officielle en novembre 2011.
Et ce titre de « premier », Charette le revendique fièrement : « C’est ce qui m’a permis d’aider François, avec d’autres, à créer la Coalition. Je suis effectivement le premier député de la Coalition avenir Québec. »
« François a joué un rôle central dans tout ce parcours-là. Encore aujourd’hui, c’est quelqu’un que j’apprécie. […] Je lui serai toujours reconnaissant, et pour son amitié, et pour la confiance qu’il a pu m’accorder au fil de ces années-là. »
Mais ce qui en ressort, c’est qu’il s’agisse du premier ministre, d’un mentor ou d’un député d’arrière-ban, Charette le répète : « Au fil des années, il n’y a pas beaucoup de députés que j’ai croisés qui n’étaient pas là pour les bonnes raisons. […] Malgré nos idées différentes par moments, la motivation première, je n’en ai pas croisé beaucoup qui n’étaient pas là pour les bonnes raisons. Ça, je pense que c’est à l’honneur du Québec et de ses élus. »
Le politicien qui voulait être plate
Quand on parle de son legs, de comment il veut que les gens se souviennent de sa carrière, Benoît Charette arbore un sourire en coin et paraphrase sans hésitation l’article « Le ministre soporifique », de Jean-Thomas Léveillé à La Presse : « Je pense que le titre, c’était “Le député ou le politicien qui voulait être plate”. En fait, c’est moi-même qui dis tout le temps ça. J’ai des collègues qui carburent à la visibilité. C’est la dernière, dernière chose dont j’ai besoin. Donc, je n’en fais pas plus qu’il faut pour être aux nouvelles. Je joue mon rôle et si ça se rend aux nouvelles, ça se rend aux nouvelles, mais je ne carbure pas à la visibilité. »
Il est donc très cohérent de l’entendre parler d’abord des dossiers qui n’ont justement jamais fait les manchettes lorsque vient le temps de mesurer son passage en politique.
Perte d’emploi, faillite, fermeture d’usine : « [Avec] le bureau de circonscription, on a été pertinent pour des centaines et des centaines de citoyens. Il y a des cas de comté qui se règlent semaine après semaine. » « Avec tout le respect que j’ai pour les collègues – parce que oui, ce sont des collègues – les journalistes, la presse parlementaire et tout ça, je veux les croiser avec le même plaisir, mais je ne m’ennuierai pas. À l’Assemblée, on tourne le coin d’un corridor puis on le sait qu’il y en a une vingtaine avec les flashs puis les caméras. »
S’il dit être prêt à rester dans le paysage politique pour ceux qui souhaiteront faire appel à son expertise, on comprend que s’il repasse par-là après son départ, il pourra désormais passer derrière eux anonymement en les saluant — et que ça ne lui manquera pas.
Laisser le comté en meilleur état
Benoît Charette évoque quelques réalisations plus visibles qui le rendent fier. L’hôpital de Saint-Eustache, son pavillon de médecine nucléaire et l’arrivée de services permettant notamment à des patients de recevoir leurs traitements plus près de chez eux en sont quelques-uns.
Sa façon de mesurer le travail accompli est finalement assez simple : « La circonscription est probablement dans un meilleur état aujourd’hui qu’elle ne l’était. » Et il souhaite que la personne qui lui succédera, peu importe la bannière, puisse éventuellement faire le même constat.
Son passage au Conseil des ministres aura laissé des traces à une autre échelle. Protection du territoire, réforme de la gestion des matières résiduelles, lutte aux changements climatiques, infrastructures et transport : Charette reconnaît d’ailleurs une certaine frustration devant ces réalisations qui, contrairement aux mauvaises nouvelles, passent parfois sous le radar.
Malgré tout, sa foi envers le métier politique reste inébranlable.
Le cynisme : une réalité, pas une fatalité
Le constat peut sembler paradoxal à une époque où le cynisme envers les élus est impossible à évacuer de l’espace public. Charette observe un curieux décalage entre la perception des politiciens en général et celle du député que les citoyens côtoient directement.
« Lorsqu’il y a des sondages, de façon générale, “comment percevez-vous les politiciens ou les politiciennes?”, c’est assez mauvais. Mais lorsqu’il y a des sondages sur : “comment trouvez-vous votre député?”, c’est souvent deux mondes. »
Il reconnaît que le métier demeure mal compris et voit notamment dans les chambres d’écho créées par les réseaux sociaux un carburant au cynisme. Mais après toutes ces années dans l’aquarium, il demeure convaincu de la valeur du système et même de la confrontation entre les partis.
« C’est avec la confrontation des idées qu’un gouvernement, peu importe sa couleur, se force à être meilleur. »
Trouver une nouvelle pertinence
Reste maintenant à découvrir ce que devient Benoît Charette lorsqu’il n’est plus député, ni ministre.
Pendant près de deux décennies, son bureau et lui ont pu mesurer leur utilité presque quotidiennement.
Cette pertinence devra désormais prendre une autre forme.
« Je devrai trouver une pertinence à travers l’emploi qui m’attendra », reconnaît celui qui ne sait pas encore exactement de quoi sera faite sa prochaine vie professionnelle. Ne lui parlez toutefois pas de retraite paisible ou de 9 à 5.
On risque également de continuer à le croiser dans Deux-Montagnes, mais davantage comme citoyen que comme ancien ministre. Au cinéma, dans les salles de spectacle, dans les événements de la région. Et probablement avec beaucoup de musique dans les oreilles.
Passionné, il raconte fatiguer sa conjointe en lui expliquant l’histoire des chansons qui jouent pendant le souper, l’année de leur sortie ou même la guitare utilisée. Il possède quelques instruments et affirme pouvoir « se débrouiller un petit peu », tout en admettant avec autodérision que les chansons qu’il joue aujourd’hui sont essentiellement les mêmes qu’il jouait il y a 30 ans.
« Aucune progression », rigole-t-il.
La politique aura occupé une immense partie de sa vie. Pourtant, lorsque vient le temps de trouver les derniers mots de cet entretien, il raconte sans hésitation aucune un petit rituel qu’il a conservé au fil de ses années à l’Assemblée nationale. Avant chaque période de questions, les 125 députés se lèvent pour observer un moment de silence.
« Je ne pense pas avoir dérogé une fois sur toutes ces années-là. […] Chacune des fois, et c’est très, très vrai, je pense qu’il n’y a pas une fois où je n’ai pas dit un petit merci aux citoyens de Deux-Montagnes pour la confiance. »

MOTS-CLÉS
Deux-Montagnes
CAQ
Assemblée nationale du Québec
Benoît Charette